«Wenta, tvoti ?»*

Les photos des vendredis, des mardis et des autres jours de la semaine sont exaltantes. Les vidéos aussi, je suis à l’affût de nouveaux chants, de rimes assassines et de reprises ingénieuses. La lecture attentives des pancartes, banderoles, lafitate* avec leurs graphies diverses, couleurs chatoyantes et gravissimes fautes de langues et de goût m’excitent comme un nouveau jeu sur Xbox One.

Les estimations loufoques du nombre de participants à chaque marche ou rassemblement m’affligent ; elles se baladent du simple au quintuple et aucun – dans mon champ de vision – journaliste aguerri supposé incollable là-dessus n’a eu la générosité d’expliquer comment le premier quidam peur avoir une idée plus sérieuse sur ce chiffre magique. Sauf une seule personne et il me semble qu’il n’est pas du tout journaliste. Bref…

Et si on simulait un sondage, un micro-sondage, tout petit, tout mignon… et tout discret !

Et si…

Et reprenant des réflexes d’il y a… 34 ans (étudiant à Bab-Ezzouar puis l’INPS, puis – entre autres – graphiste à ECOtecnichs), je te concocte cinq questions à la volée, trouve un site (que je croyais gratuit, mais, bon, c’est de la petite monnaie ; que ne ferais-je pour la cause !) et le tour est joué. Annoncé pour 30 jours, je le coupe à 15, connaissant les techniques d’envahissement de terrain dans les dernières minutes par les ultras de l’équipe receveuse quand leur équipe est en train de perdre ! Autant dire que j’ai réussi à couper l’herbe sous les pieds des dhoubab ! Même si l’herbe n’est pas leur piste d’atterrissage préférée, yaâni.

Et j’avoue que, pour une simulation, ce fut un vrai orgasme !

Je partage ici quelques lectures préliminaires. Et un graphique. Vous verrez, c’est tellement simple que l’envie va prendre de sonder tout le monde pour n’importe quoi !

J’évite le jargon rébarbatif et laisse libre cours à mes émotions, évidement. Vous pouvez donc garder les mains dans vos poches.

Et on ceinture la tâche !

• Au moment du sondage, 83% des répondants affirment compter ne pas aller voter le 12 décembre ; ce sont dix-sept répondants sur vingt, une idée précise. Très peu d’hésitants, 1% sur les 1091 participants.

• La détermination ne baisse que très légèrement quant à la question du trucage possible ou pas de l’élection si elle avait lieu : 3 sur 4 répondants (76%) pensent que oui. 1 sur 5 (20%) semblent croire qu’il n’est plus possible de truquer des élections en Algérie. 1 sur 20 (4%) réservent leur avis.

• Deux répondants sur trois (66%) ne croient pas qu’une élection présidentielle soit une solution à la crise politique, mais plus d’un sur quatre (27%) pensent que oui. Les sans opinion grimpent tout de même à 7%, tout de même.

• Et si une femme présentait sa candidature, dans ces conditions, presque les trois quarts des répondants refuseraient, a priori, de lui donner leurs voix. Cette question saugrenue a bel et bien sa place ici, même si elle n’a pas la prétention de mesurer le degré d’évolution d’une société et de son ouverture, ni même celle de mon “panel” (!!!) que je suppose paritaire femmes/hommes. Une candidature féminine ne recueillerait les faveurs affirmées que d’un maigrelet 3%. Mais… couplé aux «sans opinion» (un fabuleux 24% !), ça nous donne un citoyen sur quatre ! À mon avis, c’est le point le plus significatif de cet exercice. Et je ne vous cache pas que j’en suis très content. Allez les filles : on pousse encore un peu !

• À la dernière question, nous revenons aux certitudes et à la détermination du hirak : huit sur dix pensent que le mouvement ne s’arrêtera pas même si l’élection présidentielle venait à avoir lieu le 12 décembre 2019. Ce n’est pas étonnant ; le 20% qui reste se répartit également entre sans opinion (10%) et possible arrêt du hirak (10%).

Modeste

Ce sondage n’a pas la prétention de la science ni l’exactitude de la statistique. Je l’ai fait plus par curiosité et pour amusement. Mais j’ai été surpris du nombre de participants (1091 entre le 29 septembre 2019 et le 14 octobre 2019) ce qui confère aux résultats un lointain semblant de sens que chacun lira comme il voudra. Évidemment, les biais sont ici très nombreux, je les connais absolument tous et je ne crois pas que quiconque puisse avoir des leçons à me donner en la matière : je battrais tous vos arguments si j’avais le temps pour et la prétention de faire un travail de pro’, mais je n’ai aucune prétention académique bien que j’en ai parfaitement les moyens intellectuels.

Si cela vous démange, allez en monter un, de sondage, avec un questionnaire irréprochable et tout et tout. Mettez-vous à plusieurs ! C’est libre, ouvert et presque gratuit ! Voici un des sites les plus sérieux (qui m’a fait cracher 24 dollars canadiens, pour vos belles réponses ! formule Personal et 30 jours, etc.) : https://www.sondageonline.com/?url=survey

Il y en a d’autres.

Enfin, j’ai opté pour une publicisation minimale, de crainte de me faire “dhoubabiser”, ce qu’un site d’information algérien sérieux ne pourrait éviter, si ce n’est à très gros coûts.

Kamal Almi

* «Et toi, tu votes ?»

** J’aime beaucoup ce mot, “lafitat” لافِتات, car en arabe, il vient de “lafata”  لَفَتَ qui n’est pas le féminin de “left” (navet) mais un verbe signifiant “tordre dans un sens autre que le sens normal”, généralement vers la gauche ou vers la droite. Dans une expression qui veut dire “attirer l’attention”, il devient “laft al intibah” (لفت الإنتباه). Singulier : lafita ; pluriel : lafitète et cet autre pluriels prometteur : lawafit !

Veni, vidi, pleuré !

J’ai pleuré plus d’une fois. De bonheur, w’Allah.
Probablement comme une mère qui marie sa fille.

C’est mon premier hirak, en chair et en os, à Alger, le 30 août 2019. Évidemment, un vendredi, le 28e.

Place Maurice-Audin, Alger.
En temps de retrouvailles, les grosses lunettes noires sont fort utiles.
(C) 2019 Kamal Almi.

Un tour préliminaire à la place Maurice-Audin, vide si ce n’est de ses flics qui ne connaissent pas Maurice Audin, de son soleil en train de se retrousser gaillardement les manches et de quelques passants qui viennent, comme moi, jauger des forces et des faiblesses de l’ennemi, fut-il khawa-khawa.

Peu avant midi, la Place Maurice-Audin “siffle”.
(C) 2019 Kamal Almi.

Avant d’en découdre avec le monde, je dois me réconcilier avec Dieu. Mon allié. La mosquée la plus proche, une ancienne église au vocable barbare de Saint-Charles, rebaptisée du nom d’une loi venue brouiller les cartes, Ar-Rahma, la Miséricorde, m’accueille péniblement pour l’inévitable prière du vendredi dans la chaleur de l’air et l’humidité de la foule. Les dizaines de climatiseurs n’y peuvent rien.

Le rituel de la prière du vendredi à l’église St-Charles, la mosquée Ar-Rahma.
Les plafonds sont haut, mais Dieu est Le Plus Haut.
(C) 2019 Kamal Almi.

Ses travées délestées de ses bancs, sa nef accueille al mihrab au milieu et, sur le côté, abrite al minbar. La salle immense et son transept sont supposés recevoir des milliers de prieurs dans le désordre d’un quinté toujours gagnant. Et le brouhaha incessant jusqu’à l’appel à la prière et la voix du cheikh, qui peut bien se passer des milliers de watts de ses hauts parleurs, entamant la khotba, ce prêche particulier qui compte pour deux rakâat. Dans la foule, plus de chandails de l’équipe nationale de foot qu’à l’accoutumée et quelques drapeaux d’Algérie sur des épaules difformes ou sous des culs instables. Et agités.

Les chaises réservées aux vieux et aux handicapés sont toutes occupées, le plus souvent par des gaillards qui ne semblent pas du tout en avoir besoin. La variété de ces tabourets pliables me dit que, parmi les habitués, chacun apporte le sien propre. Incapable d’assurer l’intégrale des génuflexions et autres exercices corporels que demande la prière musulmane, je me débrouille une poubelle verte toute propre, destinée aux gobelets usagés de la distributrice d’eau fraîche. Je la referme et me pose doucement dessus : je m’étonne qu’elle supporte mon poids et m’abstiens de bouger. U t’harrik-ara ! El hirak, c’est tantôt.

Le prêche est quelconque. L’imam admoneste les prieurs qui laissent leurs chaussures sur les marches de l’esplanade (!) de la mosquée et leur désigne les étagères de part et d’autre de la salle immense. Il ne se rend même pas compte, le pauvre, qu’il en faudrait au moins le double.

À la sortie, c’est le souk bordélique où on met presque la main dans ta poche pour te soutirer 800 DA pour une tondeuse – les Muz’, toujours une affaire de poils ! –, 200 pour un sac de pêches, des bananes, des figues, de beaux fruits moitié moins chers qu’ailleurs. Il ne manque que le portrait d’Abassi. Ah mais il est là, sur la lunette arrière de la cabine d’une camionnette à moitié pleine de poivrons !

Vite, je descends et coupe vers Didouche par nostalgie et par la rue Bourlon, Boulahdour pour les jeunes. Et là, j’ai le souffle coupé !

“Les généraux à la poubelle ! W El Djazayer teddi l’istiqlal !”
(C) 2019 Kamal Almi.

Il faut que tu ais marché des kilomètres dans les plaines et les forêts de mon pays, que tu ais découvert ces lits de rivières silencieuses, des oueds chuchotant que tu crois à jamais taris ou réduits à de fins ruisseaux atones et insignifiants, que tu y mettes un pied sans t’attendre à ce que l’eau t’atteigne la cheville. Et puis…

L’oued soudain t’avale, t’emporte, met jusqu’au poignet sa main dans ta poitrine et te remue énergiquement le cœur sans haine et sans reproche. C’est ce que tu vois dans les films, le défibrillateur qui te file 400 volts dans le thorax, sauf qu’ici, ce ne sont pas les premiers secours qui te les administrent, mais les derniers, les filles et les fils de ton pays qui crient avec l’énergie de l’espoir, la certitude de la victoire, la tension de l’amour. Et tu te réveilles. Tes oreilles s’ouvrent. Tes yeux s’écarquillent. Tu y es, sans doute, tu y es.

Tu marches. Ta hanche douloureuse n’existe plus. Tu distingues peu à peu les slogans assommant, les drapeaux et les fanions, les pancartes naïves et magnifiques, les images bon enfant, et même si tu les as lus cent fois, entendus autant sur les vidéos en direct, là, mon frère, c’est du réel, c’est autre chose. Tu es dedans. Tu en es.

Tu ne marches plus : tu flottes. Cette foule qui est tienne te reconnait et t’emporte. Allé, donne la main, euh… le pied, donne le pied, laisse-toi guider. Suis la foule qui fait de micro-haltes impromptues, question de tasser les rangs, et qui redémarre comme si elle ne s’était jamais arrêtée. Les lois de la physique, tu te les carres, celles de la chimie aussi : tu demandes de l’eau, tu as de l’eau. Tu n’auras plus jamais soif, oui.

Impossible de suivre. Mais comment font donc les autres ? “Force physique ? Ha ha ha ! Non, mon frère : tout ce passe là-dedans (et il pointe sa tempe) et là-dedans (et il pointe son cœur) !” Et démarre : “Comme dans un fleuve sur la berge, je me mets sur le trottoir contre un mur sur une marche et reprends mon souffle.

Dans les slogans, il y a une terrible détermination, y compris et surtout dans la façon de déclarer la silmiya, le pacifisme du hirak consolidé au fil des marches et des provocations. Je capte la spontanéité, l’improvisation, le petit flottement initial de certains leitmotivs et le synchronisme rodé, la séquence de certains autres. C’est formidable, c’est la vie, merde!

Côté flics, je sens la peur et l’instabilité. La décision de chacun d’entre eux est prise et il ne fait rien pour la cacher, sans le moindre doute : «Tebki yemmak w ma tebkich yemma!» (en cas de grabuge, je t’écrase comme un moustique sans l’ombre d’une hésitation). Mais la foule a le nombre et la détermination et, même sans barricades, c’est elle qui aura le dessus, sans le moindre doute, là non plus.

Le cordon de police, le seule cordon ombilical qui relie, désormais, le peuple et le pouvoir.
(C) 2019 Kamal Almi.

J’ai l’impression que la foule ne veut pas prendre conscience de sa force, de son potentiel radical en cas de violence, de peur de s’en servir. C’est vers soi qu’elle répète “Silmiya ! Silmiya !”, non vers les autres. Le premier, les premiers rangs de chaque bloc de manifestants sont hétéroclites, bigarrés ; plus en arrière, les milieux et sur les côtés, les regards sont plus sévères, moins balade en forêt. Plus jeunes, plus d’hommes que de femmes, prêts à bondir. Incroyable ! J’ai revu les images dans ma tête et les vidéos sur mon cellulaire : édifiant. L’instinct ?

Et puis il y a ces groupes de quelques personnes à plusieurs dizaines qui discutent de façon très animée : AGS, ceux qui sont en prison, ceux qui ne méritent pas d’être en prison, que faire demain, à quoi s’attendre, quel passage est fermé par la police, le danger des élections, le danger de “pas d’élections”… 3andek chargeur !

En fait, c’est la vie que je voie effervescente parce que je ne l’ai plus vue comme ça depuis très longtemps. Ça a fini par me rappeler avril 1980 à Kouba.

J’ai pleuré plus d’une fois. De bonheur, w’Allah. Probablement comme une mère qui marie sa fille.

À l’écart, sereins, les pompiers, prêts à intervenir en cas de malaise. Leur camion rouge n’est pas loin.
(C) Kamal Almi.

Puis mon corps a réclamé son repos, mon cœur submergé de bonheur et, dans la tête, quelques inquiétudes nouvelles dès que les anciennes se sont dissipées mais rien de fondamental.

Le train est sur les rails, il ralentira parfois, accélèrera d’autres, ne s’arrêtera jamais, quitte à aller dans le mur ou enjamber la falaise, plus rien n’est impossible et, j’en suis sérieusement convaincu, pour une fois : le meilleur est à venir.

Je ne croyais plus la foule capable de m’insuffler une telle énergie – sauf au 20 Août pendant les matchs du CRB, mais comme je n’y suis plus allé depuis 20 ans….

Si Ahmed Gaïd Salah avait de vrais amis intelligents, ils l’auraient déguisé en tamghart ridées et tatouée, l’auraient flanqué d’un drapeau kabyle, d’un double portrait Matoub–Boudiaf, jeté anonymement dans la foule, au milieu, sur la rue Didouche, fait marcher en silence entre La Princière et la Parisienne puis récupéré rue Mira dans une voiture banalisée. Je crois que, tout général de corps d’armée qu’il est, il aurait compris.

Kamal Almi

Relatif

Personne ne meurt vraiment, tu sais… Il y a simplement des gens qui sont plus vivants que d’autres et ce ne sont pas toujours ceux que l’ont croit.

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©René Magritte, “La-décalcomanie”.